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07/01/2010

Lebensraum

Lebensraum

On arrive sur la baie de San Francisco, par le Sud, à 90 degrés. On est en descente, nez piqué, manette sur "idle", après avoir survolé des montagnes de 1500 mètres. Le badin est sur 250 kt depuis qu'on a passé les 11000 pieds. On fera un virage à droite à 24 nautiques de la piste et à 7000 pieds, où on arrivera à un angle de 20 degrés sur la finale. Je suis le pilote en fonction sur ce vol depuis Salt Lake City, et Norcal Approach vient de m'autoriser à la Bridge Visual Approach 28R pour San Francisco International. Ca fait depuis 2005, lorsque j'étais copi sur Airbus, que je n'ai plus fait cette arrivée. Je sais que je serai haut et rapide et en trajectoire convergente avec un avion en finale sur la piste de gauche, jusqu'au pont San Mateo, à 6 nautiques du seuil de la piste.

L'école reprend la semaine prochaine, aux Etats-Unis, et c'est bientôt la fin de la haute saison pour les compagnies aériennes. Le mois de septembre est le deuxième mois le plus creux de l'année après celui de janvier. Les compagnies réduisent leur planning, et les soldes arrivent dans notre secteur. Ma compagnie, Delta, vend des tickets sur certains vols intérieurs pour moins de $60. Le New York - Londres est à $189. Jetblue vient d'annoncer l'offre d'un forfait vol illimité d'un mois, pour seulement $599. On attend de grosses pertes. Le secteur est un véritable bain de sang pendant cette période.

American et Delta ont annoncé des déficits lourds pour Q2. United a surpris Wall Street en annonçant un bénéfice. Celui-ci a été réalisé grâce à des avances de pétrole achetées l'année dernière. Donc du point de vue opérationnel, ça ne marche toujours pas. Il y a encore trop de capacité, bref trop de sièges disponibles sur la marché pour maintenir des prix rentables.

Dans ce pays des grands espaces, le secteur est saturé. La concurrence reste acharnée, et on attend tous la faillite d'une grande compagnie aérienne, qui va sûrement arriver bientôt. On a besoin d'une réduction d'inventaire pour permettre au reste du secteur de survivre. Hitler parlait de "Lebensraum" ou d'espace vital pour justifier ses conquêtes. Le secteur aérien n'est pas différent. Delta a acquis Northwest. America West a racheté US Airways, Republic s'est lancé sur Midwest et a annoncé hier son acquisition de Frontier. On prédit tous la faillite du géant United.

Le Captain égrène l'Approach checklist pendant que je continue ma descente vers le pont San Mateo. Les fuel tank pumps et crossfeed sont positionnées, les flight et navigation instruments vérifiés, on alerte une dernière fois les PNC en éteignant et en rallumant les signaux lumineux. Encore une vérification des altimètres : la pression atmosphérique est affichée pour San Francisco.

Le vol est plein, et ma vitesse d'approche finale est de 145 noeuds. La vitesse est calculée en fonction du poids, car un avion plus lourd atteint l'angle d'attaque critique à vitesse plus élevée. L'angle d'attaque critique est l'angle auquel l'avion décroche. On utilise donc des volets pour ajouter de la portance et réduire notre angle d'attaque à faible vitesse. Par contre, si je réduis ma vitesse trop tôt, je n'arriverai pas à maintenir un taux de descente assez élevé pour croiser le pont à 1800 pieds. Je demande au Captain de sortir les slats, et je décide d'afficher 210 noeuds sur le flight guidance panel.

Il y a chaque jour 84000 vols dans l'espace aérien américain, selon le syndicat des contrôleurs. Le suivi aérien par radar a été créé à la suite d'une collision entre deux avions au-dessus du Grand Canyon en 1956. La semaine dernière un hélicoptère et un avion se sont rentrés dedans, à 1100 pieds au dessus de l'Hudson, à New York, tuant tous ses passagers. Si tu discutes avec un contrôleur aérien de New York, Atlanta, ou Chicago, je suis sûr qu'il peut t'apprendre un truc ou deux sur le sujet de l'espace vital aéronautique et du manque croissant d'espace vital dans notre secteur.

Le contrôleur d'approche, ici à San Francisco, nous demande si on a visuel sur le trafic, un Airbus A319 couleur Virgin America, en finale pour la parallèle. On ne peut pas le manquer.
J'appelle volets sur 15 degrés, et je pousse la roulette "vertical speed" pour augmenter mon taux de descente. Je briefe le commandant de bord que je déconnecterai le pilote automatique une fois verticale le pont San Mateo.

Cette concurrence acharnée n'est pas unique à notre secteur. Par exemple, on peut trouver 24 styles de mètre-rubans dans les grandes surfaces Walmart. Quant à la chaîne de pharmacie Walgreens, elle a enfin décidé de réduire le nombre de marques de super glues de 25 à 11, pour sûrement créer du Lebensraum sur ses étagères. (Oui, les pharmacies aux US vendent de la colle. Elles vendent même des cigarettes ; concurrence oblige.)

Les trains sortent lentement, les lumières vertes s'affichent devant moi. J'approche les 1800 pieds, et je réduis ma vitesse en affichant 145 kt. Je déconnecte le PA, et j'intercepte l'axe de piste en faisant un virage à droite. Je rattrape lentement l'Airbus qui est en finale pour la piste parallèle, la 28L. L'A319 a une vitesse faible d'approche qui se trouve entre 120 et 130 noeuds, selon son poids. Un avion décolle, en croisant nos axes, sur l'une des deux pistes perpendiculaires, la 01R. Je dépasse l'Airbus doucement sur la droite, style deux airliners en patrouille. Il est à moins de 250 m de nous. Le Captain dit, "This is spectacular" en regardant à gauche. Avec une vitesse d'approche de 145 noeuds, je maintiens fermement l'avion sur l'axe. Une déviation d'un peu plus de 3 secondes et c'est l'impact. Mon espace vital n'a jamais été aussi étroit.

Je me suis pointé aux Etats-Unis à l'âge de 20 ans pour devenir pilote, moins de trois ans après la faillite de deux majors : Pan Am et Eastern Airlines. Le marché était saturé de PL qualifiés. Après un 11 septembre, une augmentation des prix du pétrole, et la pire crise économique depuis la seconde guerre mondiale, il l'est toujours. Aujourd'hui, le nombre d'effectifs chez Delta, United, American, Continental, et US Airways atteint à peine les 38000 pilotes. Pourtant, pas moins de 600 000 personnes possèdent une licence de pilote aux Etats-Unis. Et plus de 145 000 ont l'ATP.

Dans ce pays des grands espaces, il n'y a pas assez d'espace pour le rêve de tout le monde. Et avec un nombre limité de places en poste, j'ai dû compter sur l'échec des autres pour réussir. C'était ça ou essayer de trouver une idée géniale qui me rendrait riche. Comme vendre des cigarettes en pharmacie.


(Date originale du message : 14 août 2009)

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Publié dans PiloteUS - Danny - pilote.us | Lien permanent

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