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21/11/2009

Vertigo

Vertigo

Bienvenue à Détroit, l'aéroport le plus grand du Michigan, avec 6 pistes et des terminaux qui font plus d'un kilomètre de long. C'est le hub principal de Northwest, qui vient d'être rachetée par ma compagnie, Delta. Je suis en vent arrière, piste 3R, en descente et en réduction de vitesse. Je commande les volets sur 15, pour augmenter mon taux de descente. Je suis haut, rapide, et je regarde sur ma droite, un coup d'oeil sur les 3 autres pistes parallèles à la 3R, et les deux autres qui la coupent en diagonal.

En descente, tu attends impatiemment l'autorisation pour un cap à 90 degrés, l'étape de base avant le dernier virage pour la finale. Et tu ne sais jamais quand le contrôleur d'approche va te la donner. Par contre, lorsqu'il t'autorise à des altitudes inférieures, avant que celles-ci ne soient atteintes, tu peux te préparer pour une approche courte, en virage, et à haute vitesse. Un "slam dunk" comme on dit ici, en faisant allusion au basketball. Un slam dunk vertigineux.

"Delta 1242, descend and maintain 7000, passing 9000, reduce speed to 170." Les volets sortis, je me mets en mode IAS, c'est à dire que le PA fera une descente taux maximum pour la vitesse programmée. Le MD90 pique du nez. Les moteurs à réaction Aero V2500 sont au ralenti. Et les lumières rouges des trains s'allument, typique sur McDonnell-Douglas.

Les conditions météos sont CAVOK, donc ce sera une arrivée à vue. Un vent de rafale, et de travers, de plus de 25 noeuds a été annoncé sur l'ATIS. Je demande au commandant de bord d'armer les auto-brakes, pour avoir une décélération continue dès le toucher et dès la sortie des spoilers. Cela m'évite d'avoir à appuyer sur le haut des palonniers, pendant que je contrôle l'avion à haute vitesse, au sol, avec un vent en rafale. Il égrène la checklist Approach. On vérifie une dernière fois nos altimètres et le QNH.

La fusion entre Northwest et Delta continue. D'ici la fin du mois, tous les panneaux "NWA" à l'aéroport de Détroit auront été remplacés par le triangle rouge, ses pilotes et hôtesses auront revêtus l'uniforme noir de ma compagnie, et les 300 avions de Northwest (dont quelques Airbus 330 et Boeing 747) continueront à être repeints. Des millions de dollars seront dépensés pour ce "re-branding", mais le résultat de cette fusion entre deux majors sera un véritable mammouth : plus de 6000 vols par jour et plus de 1000 avions à sa disposition. Les nombres sont aussi vertigineux que ma descente sur Détroit.

Un succès ? Wall Street n'est pas convaincu : le prix des actions Delta est maintenant à 5 dollars, alors qu'il était à 15 dollars après sa sortie du Chapitre 11, il y a moins d'un an.

"Flaps 23," j'annonce dans le cockpit. Le jet s'incline encore plus. Le taux de descente augmente, et on continue à piquer du nez. On a passé les 9000 pieds, et je mets "170" dans la fenêtre vitesse du FGS, ou Flight Guidance System, sur le tableau. Les automanettes sont branchées. Les automatismes nous permettent de gérer le vol avec précision. Mais on reste vigilant, car les ordinateurs sont faillibles, et nos "bureaux" traversent les airs à plus de 270 km/h en approche, et à plus de 1000 km/h en croisière.

J'approche les 7000 pieds, et le contrôleur nous rappelle avant la mise en palier : "Descend and maintain Five thousand." Puis : "Four thousand". Puis virage à droite, 90 degrés. L'avion se met en virage, sa portance diminue. On est toujours trop haut, trop rapide. Et on survole la Motor City.

Détroit est surnommée "Motor City", car elle est le siège de 3 constructeurs de voitures : GM, Ford, et Chrysler. Tous sont en déficit et au bord de la faillite. Alors que les aides financières françaises peuvent exiger de Renault ou Peugeot qu'ils ne licencient pas, ce n'est pas le cas aux Etats-Unis : la Maison Blanche demande une restructuration de GM et Chrysler à travers des réductions de salaire, des pensions de retraite, et à travers des milliers de licenciements. Détroit, qui a maintenant atteint un taux de chômage de plus de 21 pourcent, a surpassé la Nouvelle Orleans en tant que "worst city in America". La Nouvelle Orléans, elle, avait été ravagée par l'ouragan Katrina.

Actuellement, la moyenne des prix des maisons ici à Détroit est de 18 000 dollars (non, je n'ai pas oublié de zéro). Dans les pires quartiers délabrés de la ville, certaines maisons ont été vendues pour une centaine de dollars. Détroit est une ville qui compte une population noire à plus de 80 pourcent, et dont certains criminels ne veulent même pas être libérés de prison, y étant nourris trois fois par jour et recevant une assistance médicale gratuite. Ceux qui sont libérés commettent des crimes pour être renvoyés en tôle.

Virage à droite, j'intercepte l'axe de piste, et je déconnecte le pilote automatique, l'avion légèrement crabé dans le vent. J'appelle "Landing gear, flaps 28 on green, landing checklist," comme si je l'avais fait une centaine de fois auparavant. J'intercepte le glide slope, et le FMA affiche LOC TRK, GS TRK, ce qui guide mon directeur de vol sur un axe et une pente. Grâce à la bonne visibilité, je me fie au PAPI, dont les couleurs rouges et blanches à droite de la piste confirment ma pente correcte pour l'atterrissage. "Delta 1242, cleared to land, runway 3R." La vitesse est bonne. La checklist est rangée.

Cette descente est une descente aux enfers. Dans ce pays de tous les extrêmes, le hub de la compagnie aérienne la plus grande au monde est dans une ville dont les habitants préfèrent vivre en prison. C'est un système fascinant et incompréhensible à la fois. Je suis un immigrant français, et je suis aux commandes d'un avion de ligne, survolant des ghettos remplis de citoyens américains (des descendants d'esclaves amenés dans the land of the free).

Vertigo (2)

Je suis en courte finale, et je continue à garder le crabe jusqu'à l'arrondi. Ma trajectoire est rectiligne, alors que le nez de l'avion est pointé vers le "gazon" pour compenser le vent de travers. A 30 pieds de hauteur, je réduis la puissance, je décrabe l'avion à l'aide des palonniers, et j'incline légèrement l'aile gauche dans le vent, pour rester sur l'axe de la piste. Je pose le train gauche dans la zone d'atterrissage, puis le train droit, et je retiens le manche juste assez pour ne pas laisser la roulette de nez s'écraser au sol.

Instantanément, les 6 spoilers sur les ailes se déploient, les freins accrochent, et une fois la roulette posée, je sors les reverses en tirant sur les manettes. La décélération est brutale. Mon corps est poussé contre les sangles, et je continue à mettre du manche dans le vent. A 60 noeuds, je rentre les reverses, j'intercepte la ligne jaune, et je rejoins la bretelle de sortie. Cette approche peut te donner le vertige.

Ce pays aussi.


(Date originale du message : 20 mars 2009)

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Publié dans PiloteUS - Danny - pilote.us | Lien permanent

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