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05/11/2009

Orange County

Orange County

Puissance affichée, je relâche les freins, et le bi-réacteur accélère, les lignes blanches de la piste 19R disparaissent sous le train avant. On est à John Wayne Airport, au Sud de Los Angeles. Avec douze tonnes de poussée sur des moteurs Aero V2500, on atteint notre vitesse de rotation de 273 km/h sur une piste qui ne fait que 1700 mètres.

Je tire sur le manche, et je cabre le MD-90, pointant tout de suite son nez vers 20 degrés d'assiette. En quelques secondes, on défonce les 200 pieds, 300 pieds, et 400 pieds. Nos corps sont plaqués contre les sièges. A 400 pieds, la navigation latérale est engagée, mon commandant de bord appuie sur le bouton "Nav" du tableau de bord. Notre ascension continue, verticale la baie de Newport Beach où on peut voir les bateaux privés amarrés. On est tellement cabré qu'on a l'impression que l'empennage du jet est encore pointé vers le seuil de piste. Mad Dog !

Je suis maintenant suspendu à 800 pieds sol, le Pacifique droit devant. Les deux moteurs à réaction se mettent soudainement au ralenti, je rabaisse le nez pour réduire mon angle d'attaque et empêcher l'avion de partir en décrochage. Notre trajectoire est parabolique, mon corps est pressé contre les sangles et je sens mon poids s'alléger. Le soleil est à gauche et ces quelques secondes de transition ont l'air d'une éternité.

Mes yeux, cachés derrière des lunettes de soleil, sont fixés sur le badin, l'horizon artificiel et le directeur de vol. Mon poignet réagit avec douceur mais précision, ne ralentissant pas sous la vitesse criticale "V2" qui a été calculée à 158 noeuds pour notre poids.

Bienvenue à Orange County, un des comtés les plus riches du pays, lieu d'origine de plusieurs feuilletons télé, dont "Newport Beach" et "Laguna Beach". Il y a plus de 3 millions d'habitants ici, et la ville d'Anaheim, hébergeant Disneyland, a une population qui gagne en moyenne 13 000 dollars par mois, oui par mois. Et ce n'est pas la ville la plus riche du comté.

L'aéroport John Wayne me rappelle celui d'un autre comté hyper-riche : Westchester, juste au Nord de New York, où vivent les Clinton. Petite piste, espace aérien comblé et des procédures moindre bruit assez impressionnantes pour ne pas déranger les riverains. Les parkings de l'aviation générale, eux, sont remplis de Gulfstream V, Citation X et d'autres "business jets" aux prix faramineux.

Les comtés riches aux Etats-Unis veulent avoir leur propre aéroport. Ils veulent un grand parking pour l'aviation d'affaire, des compagnies aériennes offrant des vols directs et des plannings "flexibles". Par contre, ces aéroports sont développés au minimum, pour garder le bruit des jets à un minimum. Des couvre-feux sont mis en place et des procédures moindre bruit te font réduire les réacteurs en pleine montée.

Suspendu à 800 pieds au-dessus de la baie de Newport, les manettes de poussées tirées vers l'arrière, grâce à l'ACB, ou l'Automatic Cut Back pré-programmée dans le FMS, on essaie de respecter les limites décibels imposées. On appelle ça "noise abatement procedure." On affiche seulement 1.21 sur les EPR et on continue notre montée vers 2500 pieds en suivant, à vue, le milieu de la baie entre les deux rives... et surtout sans décrocher l'appareil.

Il n'y a pas que les manettes de notre MD-90 qui font du "cut back". La plupart des compagnies ont annoncé leur propre "cut back" ou réductions des vols. Par rapport à l'année dernière, il y aura une réduction de 72 000 sièges par jour dans le réseau intérieur américain.

Les problèmes économiques mondiaux continuent à toucher tous les secteurs ici aux Etats-Unis. Ces 7 derniers jours, 70 000 licenciements ont été annoncés par les 500 plus grandes compagnies américaines, ce qui fait un nombre de plus de 160 000 licenciements pour le mois de janvier. Delta et United ont chacune annoncé un déficit de plus d'un milliard de dollars pour Q4, les 3 derniers mois de 2008. Ca fait plus de 10 millions de dollars de perte par jour. Le kérosène n'est plus cher, mais les compagnies avaient acheté des couvertures carburant à des prix plus élevés, croyant que le prix du baril allait continuer d'augmenter.

Les "cut backs" sont aussi ici à Delta. Je viens de recevoir la dernière liste des transferts dans notre compagnie. J'ai retenu mon souffle lorsque j'ai ouvert le document PDF - téléchargé du site des employés. Je cherchais mon nom et matricule. J'ai constaté que beaucoup de commandants allaient devoir repasser copi, à cause des réductions de planning. Mes camarades de promotion, qui faisaient du long courrier à New York, sont maintenant mutés dans le secteur "domestique" en 737. En ce qui me concerne, j'ai réussi à garder ma base et mon avion, le MD-88/90.

J'ai débarqué en Amérique à l'âge de 20 ans, avec une valise à la main et un rêve de devenir pilote. J'ai connu les espoirs et les déceptions, les miracles et les conséquences d'un système impitoyable. Mes deux dernières compagnies ont fermé leurs portes ; la dernière, il y a juste un an, à la veille de Noël.

Comme toujours, il n'y a pas de préavis, pas de dédommagement. Parfois, j'ai l'impression d'être un MD-90, qui a été catapulté dans les airs au-dessus d'Orange County, et dont les moteurs sont ramenés soudainement au ralenti, à 800 pieds au dessus de la mer. Je suis en montée à V2, et je sais que la moindre fausse manip et c'est le départ en vrille.

J'ai fermé le document PDF, et j'ai annoncé la bonne nouvelle à Gina. Oui, cette fois-ci, je resterai à Salt Lake. Je ne serai pas muté. Elle avait des larmes aux yeux.


(Date originale du message : 1 février 2009)

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Publié dans PiloteUS - Danny - pilote.us | Lien permanent

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