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19/11/2007

Seniority

Seniority
 

Le 27 Novembre c'est l'anniversaire de mon fils, Tommy. Il va avoir 8 ans. Il y a deux semaines Tommy m'a demandé si j'allais être à la maison le 27. Oui, je lui ai dit, je serai là. Tommy a souri et j'ai vu à quel point c'était important pour lui. A bientôt 8 ans, Tommy comprend déjà les plannings impossibles de son père pilote.

Chaque année, je ne sais pas si je serai à la maison le jour de Noël, le Nouvel An, lors des anniversaires de mes enfants, ou mon anniversaire de mariage. Je fais mes désidératas. Et les plannings, les congés, les vacances, les affections sont tous attribués par ancienneté.

Tu perds ton ancienneté quand tu changes de compagnie ou quand tu deviens Commandant de Bord. Seniority is king, on dit ici. Elle mène ta vie. Elle est la différence entre une mutation sur New York ou sur Las Vegas. Elle est la différence entre Noël en famille et Noël dans un hôtel à des milliers de kilomètres.

Dans notre compagnie, il y a 3 pilotes qui vont partir à la retraite l'année prochaine. Ils sont nés en 1948. La loi empêche les pilotes de ligne de voler après avoir passé les 60 ans. Je garde précieusement dans un fichier secret les dates de naissance de chaque pilote. Un pilote qui part à la retraite, c'est de l'avancement pour moi. C'est un meilleur planning, une meilleure ancienneté. J'attends patiemment et je compte les mois, les jours.

On est finalement passé à l'heure d'Hiver. Les US ont décidé de changer une semaine après le reste du monde. Les plannings se compliquent. On arrive une heure en retard lorsqu'on part d'Europe. J'avais loupé ma correspondance et j'ai dû passer la nuit à New York à cause de ça. Chaque fois que je regarde ma montre je dois faire un petit calcul mental.

J'ai lu un article intéressant dans le Washington Post. D'après les statistiques, les piétons ont 3 fois plus de chance de se faire tuer dans les jours qui suivent un changement d'horaire. L'Hiver, on se couche plus tard et les gens conduisent fatigués.

Les pilotes long-courriers ne se lèvent jamais et ne se couchent jamais à la même heure. J'habite à Chicago, et j'ai commencé ma rotation à Las Vegas (-2 heures). J'ai traversé l'Atlantique la nuit et je me suis couché à Londres (+8). Puis lever le matin (ce qui est la nuit à Las Vegas) pour partir en vol. De plus, il y a l'heure d'Eté et l'heure d'Hiver qui changent à des moments différents.

On n'a pas le droit à l'erreur. Ce n'est pas qu'un seul piéton qu'on tuerait mais une centaine de personnes. Le jet qu'on pilote est lourd, va vite, et a une inertie incroyable. L'horloge de notre corps n'a aucune constante--le changement est sa seule constante.

Les pilotes de ligne sont fatigués. La fatigue est un véritable problème dans le secteur. J'en parle souvent dans ce journal. Le mois dernier la NASA a finalement dévoilé au Congrès américain l'ensemble des données compilées sur 4 ans--des données compilées grâce à des témoignages de 25000 pilotes qui ont préféré garder l'anonymat.

La NASA avait refusé pendant un an de les publier. Selon un "senior official," le motif du refus était de ne pas endommager le "public's confidence in airlines and affect airline profits." C'est l'Amérique at its best. Même le gouvernement ne fait pas de vagues si les profits peuvent être affectés. Et en plus ils l'admettent.

Les milliers de données ont créé une onde de choc : les pilotes de ligne s'endorment aux commandes des avions. Pas un seul pilote mais les deux. "Last 45 mins of flight I fell asleep and so did the FO (first officer)," selon un extrait du rapport. J'étais moi-même dans des cockpits ou mon Commandant de Bord s'endormait aux commandes. Les décalages horaires sont durs, les nuits de sommeil impossibles, et les vols long-courriers fatigants.

Lorsqu'une enquête est faite à la suite d'un accident aérien, il est difficile de prouver que les pilotes sont fatigués. La fatigue ne laisse aucune trace dans les cadavres, contrairement à l'alcool. Lorsque les pilotes descendent sous leur altitude de sécurité et s'écrasent dans une montagne, on dit simplement que c'est une "pilot error." On estime aujourd'hui, que depuis 1993, au moins dix catastrophes aériennes ont été dues à la fatigue.

Je suis avec beaucoup d'intérêt la grève de la SNCF et RATP en France. L'augmentation du nombre d'années de service avant la retraite n'a pas été bien reçue par les conducteurs de trains et autres fonctionnaires. Leur boulot est difficile et les voyages fatigants.

En parallèle, il y a un projet de loi aux Etats-Unis qui augmenterait l'année de retraite des pilotes de ligne. Elle passerait de 60 à 65 ans. Grève ? Non, en fait les Américains accueillent ce changement à bras ouverts. Ils veulent travailler. Les Américains ont toujours préféré l'argent aux congés.

Mais les études faites ont déjà montré que l'âge rend le corps moins résistant à la fatigue. Plus tu es vieux, plus tu as du mal à t'habituer aux changements d'horaire. Les études indiquent également que la vaste expérience des pilotes qui ont plus de 60 ans ne compensera pas à cette augmentation de fatigue.

Si la loi sur le changement de l'âge de la retraite est signée, les seuls déçus ne seront pas la FAA, la NASA, ou les autres avocats de la sécurité aérienne. Les seuls déçus seront les jeunes pilotes comme moi.

On n'a pas vraiment peur de voler avec des pilotes vieux et fatigués, qui s'endorment aux commandes. On a plutôt peur pour notre avancement--notre seniority--qui sera désormais repoussée de 5 ans. Et j'ai peur de ne pas être à la maison le jour de Noël.

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Publié dans PiloteUS - Danny - pilote.us | Lien permanent

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