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21/10/2007

Money, money

Money, money
 

Dans un pays où l'argent est aussi important que l'oxygène, beaucoup de pilotes de ligne vénèrent le dieu du dollar comme si c'était la portance. En effet, beaucoup de pilotes ici ont une deuxième "occupation" qui permet de gagner encore plus d'argent et de rester productif pendant les escales.

Si on n'est pas le pays qui a inventé l'expression "travaillez plus pour gagner plus," on est par contre celui qui l'a perfectionnée. Les Abend, un commandant de bord à American Airlines qui écrit pour le magazine Flying, a un bon article à ce sujet. Sa rubrique mensuelle "Jumpseat" lui est, bien sûr... rémunérée.

J'attache ma ceinture lorsqu'on passe le FL200 en descente sur Londres. L'ATIS annonce du brouillard avec une visibilité de 400 mètres--en dessous des 550 requises pour l'approche. On espère que la RVR, qui sera donnée par le contrôleur d'approche, nous donnera de bonnes nouvelles. Sinon, on fera des holdings, et déroutement sur Manchester à notre Bingo fuel. Je demande au Captain, "Have you been to Manchester?" Il me répond, "No. And let's keep it that way."

Le Captain s'appelle Mark, il a 49 ans et des cheveux blancs. La semaine dernière, j'ai volé également avec un Captain qui n'avait que la quarantaine et des cheveux qui lui donnaient 20 ans de plus. Je ne sais pas si c'est le stress du boulot, les longues nuits au-dessus de l'Atlantique, ou le manque de sommeil aux escales qui les font vieillir si vite. Tout ça me fait un peu peur. Ca fait moins de deux ans que je fais du long-courrier, et je n'ai jamais été aussi fatigué de ma vie.

Je venais juste de rentrer d'une rotation sur Los Angeles lorsque le téléphone avait sonné. J'étais allongé sur le divan, encore crevé, lorsque Gina m'a amené le combiné. "It's Crew Scheduling," elle a dit en essayant de sourire mais connaissant trop bien la suite. Le manager à l'autre bout du fil m'a demandé si je pouvais faire une rotation supplémentaire pendant mes jours de repos--ils avaient besoin d'un pilote sur New York. Presto.

Je n'avais pas beaucoup vu ma famille ce mois-ci et mon corps était en compote. Mais la compagnie m'offrait 1500 dollars par jour supplémentaire pour cette rotation.

En Amérique on dit que chacun a son prix, et ça c'était le mien. Après tout, il n'y a pas si longtemps je payais plus de 500 francs par heure de vol sur Robin. Aujourd'hui, quelqu'un est prêt à me payer $1500 par jour pour piloter un jet. Sign me up.

J'ai accepté l'offre, un peu comme Anakin Skywalker accepte la face sombre de la force, et je suis allé préparer mes affaires. J'aime le pilotage et j'aime l'argent.

Money, money.

On n'est que deux pilotes sur ce New York-Londres. Avec une traversée ETOPS 120 minutes, on est planifié pour seulement 6h36 de vol--bien en dessous des 8 heures qui obligent un "Relief Officer".

Cependant avec un roulage de plus de 90 minutes à JFK, on dépassera les 8 heures à l'arrivée. Au moment où je ferai la percée IFR dans le brouillard, j'aurai été dans l'avion, sans repos, pendant plus de 9 heures--prévol oblige--et éveillé 19 heures puisque les traversées de l'Atlantique se font de nuit. Je peux presque sentir mes cheveux changer de couleur.

On passe sur la fréquence d'approche et le contrôleur nous donne une RVR de 1000 mètres. Ce n'est pas super, mais suffisant. Par contre il nous maintient en holding à cause du trafic aérien sur l'arrivée. Il est 8h du matin passées et le soleil est au-dessus de la couche. Je ne sais pas si c'est à cause de la fatigue ou à cause du soleil, mais j'ai du mal à garder les yeux ouverts.

L'arrivée s'est bien passée, et on a vu les lumières de la piste 15 secondes avant l'atterrissage. Malgré cette nuit blanche, j'ai réussi à poser l'avion en douceur. J'avais mis les autobrakes sur 2 pour une décélération constante dès le touché. Puis j'ai annoncé dégagement de la piste sur la fréquence, à cause de la basse visi.

J'écris ces lignes de l'hôtel Renaissance de Los Angeles. Oui, je suis à nouveau reparti en rotation après avoir passé qu'une douzaine d'heures chez moi. Je me suis levé ce matin vers 10h, heure de Los Angeles, déboussolé. Mon corps me fait mal et j'ai l'impression qu'un camion m'a roulé dessus.

Je viens d'allumer mon portable. J'ai reçu un email de ma compagnie. Celle-ci voudrait que je parte en stage Commandant de Bord le 12 Novembre. Je relis l'email lentement, car je crois que je suis en train de rêver.

Commandant de Bord B-767 à 33 ans, ce n'est peut-être pas un record, mais c'est extrêmement rare. Je peux déjà sentir le poids de la responsabilité sur mes épaules. Pendant quelques secondes j'ai même des doutes--les mêmes doutes que j'avais lorsque j'ai quitté la France pour l'Amérique avec juste un Bac en poche. Je réponds à l'email, acceptant le stage, et remerciant le directeur de formation. Puis je ferme l'écran du portable, et je marche lentement vers la salle de bain.

Et lorsque je regarde dans le miroir, je peux déjà voir des cheveux blancs.

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