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15/05/2007

Le parcours du combattant

Boeing 767-336ER

 

Je suis en uniforme, et je marche lentement autour de l'avion. Il fait déjà nuit. J'ai une lampe de poche dans ma main gauche, ma casquette est vissée sur la tête. Je la tiens avec l'autre main à cause des rafales de vent. On est garé ce soir à la porte 5 du terminal 1, New York John F. Kennedy International. Ca souffle.

Bien qu'il fasse sombre, la lumière de la cabine perce à travers les hublots. A l'intérieur, les stews et les hôtesses se préparent à l'embarquement. Les uniformes sont réajustés pour la dixième fois, les PA sont testés, les centaines de journaux sont déballés.

Je passe sur le côté droit de l'avion. Je lève la tête, et j'inspecte les bords d'attaques de l'aile immense du Boeing 767, l'avion le plus utilisé au monde pour les vols transatlantiques.

Le bruit sur le tarmac est infernal. La piste 13R est juste à côté du terminal 1, et les départs vers l'Europe viennent de commencer. Lorsque je me retourne, un A340 de Virgin Atlantic est en pleine rotation. Le bruit déchire la nuit. Les trains se rentrent. Un 767 aux couleurs Delta s'aligne juste derrière lui, prêt, phares allumés.

Je continue à marcher, et j'inspecte l'immense réacteur Pratt et Whitney qui va tourner sans répit pendant plus de 7 heures—en montée, en descente, dans la pluie, dans la neige, à 37000 pieds, et dans des températures de -50°C au dessus de l'Atlantique Nord. Je ne constate aucune fuite d'huile. Les pâles du fan N1 ont l'air d'être en bonne état, et je continue, satisfait.

C'est lors des prévols que je pense à mon parcours. Un parcours pas facile, qui a été marqué par autant d'échecs que de succès. J'avais passé le bac avec un modeste 11/20. Refusé dans les prépas, je me suis retrouvé en fac, où j'ai loupé mes partielles. J'ai quitté l'université en plein milieu de l'année sous l'oeil inquiet de mes parents, et je suis parti au service militaire. Avec un -7.0 de dioptries, je n'avais aucune chance de devenir pilote professionnel, je le savais. C'est au retour du service que j'ai alors essayé une école de mécanicien avion. Mais celle-ci m'a refusé l'entrée.

La première fois que j'ai vu l'intérieur d'un Cessna, je n'avais aucune connaissance aéro. L'instructeur pointait à l'horizon artificiel, au vario, et au badin. Je secouais la tête. Je haussais les épaules; j'avais honte d'être aussi ignorant. Il a dit, reviens cet après-midi si tu veux vraiment faire un vol. Je n'avais pas assez d'argent, mais je suis quand même revenu. L'instructeur a payé le reste de sa poche, et ça a changé ma vie.

James Dean a dit, "Dream as if you'll live forever, live as if you'll die tomorrow." Rêve comme si tu vivais éternellement, vis comme si tu allais mourir demain. Alors à 20 ans, je suis parti en Amérique, et j'ai décidé de devenir pilote.

12 ans plus tard, je suis pilote sur 767. La ligne New-York-Londres, que je fais maintenant régulièrement est une ligne historique, et je suis fier d'en faire partie.

J'adore l'histoire de l'aviation. Elle a commencé dans les dunes de la Caroline du Nord, avec deux frères—deux vendeurs de bicyclettes—qui n'avaient jamais mis les pieds dans une université. L'histoire de l'aviation me rappelle beaucoup la mienne, car elle a été marquée par autant d'échecs que de succès.

Les premières compagnies aériennes américaines avaient un taux de fatalité qui était 1500 fois plus élevés que les trains, et 900 fois plus élevés que les bus. Le premier avion de ligne à réaction ne fut pas américain mais anglais—le Comet. Deux Comets s'écrasèrent en moins d'un an, tuant tous les passagers à bord. Les appareils furent cloués au sol, et Boeing dévoila le 707. Celui-ci révolutionnera l'industrie.

 

De havilland Comet

 

Il y avait Pan Am, TWA, American, United, Braniff, Delta, et Eastern. L'histoire de l'aviation a été créée par des chefs d'entreprise, des ingénieurs, des pilotes. Bref, des gens qui rêvaient comme s'ils allaient vivre éternellement.

Eastern et Braniff ont fait faillite. Du jour au lendemain, des milliers de pilotes se sont trouvés à la rue. Western a été avalée par Delta. National a été absorbée par Pan Am. Pan Am, elle, a vendu ses routes à Delta et United, puis a déclaré faillite. Le Boeing 767 garé à la porte 5, dont je fais la prévol, appartenait à TWA, avant que celle-ci ne disparaisse, ruinée, et avalée par American Airlines.

J'ai moi-même vécu la brutalité de ce système. Je n'ai que 32 ans, mais les 4 compagnies pour lesquelles j'ai travaillé ont déjà toutes disparu, enterrées par la concurrence. Chaque fois que je repense à mon parcours, ou aux pionniers de la ligne, je me rends compte de la fragilité de mon métier.

Et lorsque je remonte les escaliers de la passerelle 5, lampe de poche à la main, j'esquisse un sourire. Je jette un coup d'oeil au 767, et pendant une seconde, j'oublie que le futur existe.

Pour citer James Dean, je continue à rêver grand, mais je vis chaque jour—chaque vol—comme si c'était le dernier.

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